65ème étape : Villafranca-del-Bierzo O-Cebreiro

Aujourd’hui j’ai foulé le sol de Galice et j’ai songé à toutes ces régions qui la relient à la Bourgogne. Ça fait tout de même une petite trotte.

Perché tout là-haut, le village d’O-Cebreiro a conservé une belle authenticité. Quelques maisons en pierres sombres résistent au temps et au vent autour d’un repère franciscain qui fait de même.

Le gîte pèlerin fait un peu exception à cela. Si de l’extérieur il s’intègre bien au village, de l’intérieur il ressemble à un hôpital. Le pèlerin est reçu par une hôtesse d’accueil, assise dans un aquarium derrière un ordinateur. Il reçoit des draps en papier puis va s’installer dans un dortoir très hygiénique. L’atmosphère est très ISO-9000, avec des affiches des ministères de la santé et du tourisme.

J’ai un peu peur que les gîtes de Galice soient tous selon ce même standard. Je regrette un peu le lit auprès du poêle à bois.

 

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64ème étape : Ponferada Villafranca-del-Bierzo

Aujourd’hui, je suis à moins de 200 kilomètres de Santiago. De plus en plus de bornes, le long du chemin, indiquent la distance de la ville mythique, on se croirait sur une étape du Tour de France. Je ne m’étonnerai pas de voir une flamme rouge au dernier kilomètre. Il semble loin le temps où je photographiais la toute première borne, isolée quelque part en France.

Les albergues sont aussi de plus en plus fréquentées. D’abord parce que Noël est passé, ensuite parce qu’il suffit de marcher 100 kilomètres pour être récompensé de la Compostela, sorte de diplôme délivré à Santiago et particulièrement recherché par les Espagnols.

À l’albergue ce soir il y a donc : deux espagnols, trois sud-africaines, deux allemands, un canadien et moi. Jamais je n’ai connu une telle foule, sauf à Saint Jean Pied-de-Port.

63ème étape : Rabanal-del-Camino Ponferrada

Aujourd’hui fut l’étape la plus haute de mon voyage. La Cruz de Ferro est plantée à 1530 mètres. Cette croix est perchée tout en haut d’un grand mât au pied duquel, depuis toujours, les pèlerins déposent des pierres en un grand tas.

Le brouillard était tel que je pouvais à peine distinguer la croix qui le transperçait. C’est à peine une demi-heure plus tard que le soleil l’évapora.

À mes pieds les nuages, comme des draps de soie blanche, glissaient lentement entre les montagnes, grandes dames pudiques qui se découvraient progressivement. Il n’y avait qu’elles, le vent, le ciel, le soleil, et moi.

Quelques kilomètres plus loin je rencontrai un drôle de type qui, de l’unique maison habitable du village abandonné de Manjarin, s’est donné pour rôle de sonner une cloche au passage de chaque pèlerin. Je me réjouis de lui donner une occupation pour la journée.

Je poursuivis ma route dans ce fantastique paysage, précédé de mon ombre qui chaque matin me rappelle : « toujours plus à l’ouest ! » .

L’après-midi fut une longue descente vers Ponferrada, dans un sentier abrupt et caillouteux où à chaque pas la prudence est requise.

 

62ème étape : Astorga Rabanal-del-Camino

Aujourd’hui, l’Espagne a changé : adios mornes plateaux, buenos días monts tous blancs, tous puissants ! Adios maisons de terre, buenos días maisons de pierres ! Adios routes nues, buenos días petits chemins bordés de murets !

Mais toujours, des chats errants poursuivis par des chiens désœuvrés hantent les rues et font trébucher le passant.

Amélie Nothomb décrit la Chine comme un pays peuplé de ventilateurs. Pour l’Espagne, incontestablement, l’élément de décor récurrent est le banc. Chaque rue de chaque ville possède son banc, et parfois même toute une colonie. Dans les villages, on se demande si la capacité d’accueil des bancs ne dépasse pas celle des albergues. L’Espagne, un vrai paradis pour les clochards.

Le banc espagnol est assez souvent placé à l’ombre d’un arbre ou d’une maison. Cela est sans doute fort judicieux dans la canicule d’été, mais lamentable dans les rudes mois d’hiver. Car en Espagne, aucun banc n’est abrité : il n’y a pas d’abribus, que des bancs-bus.

Imaginez alors le pauvre pèlerin de décembre fatigué de sa marche, contemplant un troupeau de bancs mouillés et à la merci d’un vent glacé, c’est cruel. Autant peindre des montagnes de frites en trompe-l’œil sur les murs de l’ambassade de Belgique.

À Rabanal le soir, je fis un petit tour dans le village éclairé par les lampadaires. En m’approchant de la toute petite église décrépie, j’entendis des chants grégoriens. Je m’étonnai qu’on laissât tard le soir l’ambiance sonore que l’on entend parfois dans ces lieux touristiques, surtout que celui-ci était plutôt isolé.

Il ne s’agissait pas d’un disque. Il n’y avait, en ce tout petit endroit, que trois moines qui chantaient les vêpres. À la fin, l’un deux s’approcha de moi, étendit son long bras maigre au dessus de ma tête, et prononça la bénédiction des pèlerins.

Sans un mot de plus, ils s’éclipsèrent tous les trois dans un chuchotement de bures. L’apparition était terminée. Je m’en retournai sous les lampadaires.

61ème étape : San-Martin-del-Camino Astorga

Aujourd’hui, je vous demande de bien vouloir m’excuser du retard dans les mises à jour de ce blog. Trouver des points d’accès à l’Internet sur le Camino est difficile à l’approche de Noël.

Enfin ! Je quitte le long plateau de Castille et enfin ! les montagnes surgissent à l’horizon !

Les gens surgissent de leurs maisons un peu fatigués, ce jour de la Sagrada Familia. Ils me jettent au passage des « Feliz Navidad ! » très joyeux ; j’ai rapidement compris qu’il faut y répondre « Equalmente ! » .

Ce soir je me fais plaisir. Il y a une belle cuisine à l’albergue et j’ai acheté un gros poulet.

59ème étape : Reliegos León

Aujourd’hui, j’ai rêvé de ne trouver aucune auberge ouverte. Alors, comme hier, je me serais improvisé berger. Une étoile m’aurait conduit vers une étable, et là, en contemplant un nouveau-né, je me serais assoupi dans la quiétude de l’endroit, malgré un concert de louanges de mille anges divins, mille séraphins.

Il faut croire qu’il y a du progrès depuis 2000 ans, car l’albergue des bénédictines de León était bien ouverte. J’y ai retrouvé le canadien, les petites coréennes – qui ont encore pris le bus -, et nous sommes invités par les hospitaliers à un repas de Noël. Et ce soir, à minuit pile comme c’est toujours d’usage en Espagne, la messe commence.

C’est la nuit sacrée de Noël ; c’est la nuit de l’incarnation ; c’est la nuit des familles.

Alors à tous, et plus spécialement aux miens : joyeux Noël !

58ème étape : Sahagún Reliegos

Aujourd’hui, trois aventures me permirent de rompre la monotonie du chemin.

Quelques kilomètres après El-Burgo-Ranero, je rencontrai trois vieux assis sur un banc. Ils semblaient avoir arrêté leur promenade pour casser la croûte. Je les saluai ; ils m’invitèrent à partager leur repas.

En fait de casse-croûte, ce n’était qu’un petit bout de fromage mais il y avait bien quatre litres de vin pour l’arroser, répartis dans deux grandes outres de peau typiques de la région. Je trinquai donc avec eux, en faisant pisser la gourde d’un beau jet semi-parabolique, directement dans le gosier, un peu à la façon libanaise.

Quand le vin fut terminé, je les remerciai. Ma tête tournait un peu, mais je partis certain de ma bonne action, celle d’avoir sauvé pour un jour les trois vieux de l’ivrognerie en diminuant de ma participation leur dose dominicale. Il me restait plus de deux heures de marche pour cuver ma part.

Plus loin, dans un pré sans frontière comme on en voit dans le León, un troupeau de moutons gardé par deux chiens s’entreprit de me suivre. J’avais l’air malin, le long du goudron, poursuivit par une bonne cinquantaine d’ovins qui semblait m’avoir pris pour son gardien. Quand des voitures vinrent à passer, elles furent bloquées par le troupeau circulant sur la route. Je fis alors le rôle du berger, c’était très facile : les deux chiens se plaçaient systématiquement à 6 heures de ma position, de l’autre côté des bêtes, et les rabattaient toujours vers moi.

Le jeu était amusant mais lassant. J’essayai de conduire les bestioles loin dans le pré, puis de les semer en courant, rien à faire : de vrais pots de colle laineux, et toujours ces deux toutous stupidement dressés qui les ramenaient vers moi.

Alors j’appelai à l’aide : « Ola ! Ola ! » . Mais rien ni personne à l’horizon. Je me voyais déjà à Santiago poursuivi par une centaines d’yeux ovins, le cauchemard…

Le désespoir me gagnait quand un berger, émergeant des hautes herbes, vint me sauver. Lui aussi devait cuver sous le soleil. L’aventure avait duré un bon quart d’heure.

Enfin, arrivé à Reliegos, un bar atypique attisa ma curiosité. Plein de graffitis laissés par les pèlerins, dehors comme dedans, ornaient les murs de la vieille baraque en torchi. Sage cette fois, j’y commandai un café con leche que le vieux barman me servit avec plaisir. Après quoi il s’endormit sur une chaise. Quand je voulus payer ma boisson, impossible de le réveiller, malgré toutes sortes de ruses : éternuements volontaires, translations bruyantes du mobilier, secousses légères du bienheureux, rien ne fonctionnait. Pour la seconde fois de la journée, je me trouvais dans l’embarras. Je pris mon mal en patience et finalement, il se réveilla.

Pour la nuit de Noël, demain soir, je devrais être à León !