75ème étape : Olveiroa Fisterra

Aujourd’hui, je suis allé là où la route s’arrête, à la fin du monde. J’ai bu du champagne. J’ai mangé du chocolat. J’ai brûlé mes chaussettes. J’ai ramassé une coquille. J’ai plongé dans l’océan.

74ème étape : Negreira Olveiroa

Aujourd’hui, la mer avait décidé de prendre la place du ciel et de me tomber dessus.

Quand vers 15 heures un maigre rayon de soleil transperça enfin la couche épaisse des nuages, je décidai de retirer mon blouson, au bord d’une route fréquentée. À peine l’eus-je fixé sur mon sac de telle sorte qu’il pût sécher, un gros camion passa et envoya 20 litres de flotte sur ce qu’il me restait de sec.

Pour les arabophones, je suis passé à côté d’un bled qui s’appelle « Xalas » … un signe ?

73ème étape : Santiago-de-Compostela Negreira

Aujourd’hui, j’ai donc renfilé mes chaussures de marche et retrouvé les chemins, le grand air, la pluie fine, les oiseaux surpris de mon arrivée silencieuse, le bruit des torrents, l’écoulement discret des petits ruisseaux, le roucoulement d’amour des petits cailloux qui glissent sous les semelles, l’odeur de l’humus, la soif et la chaleur après l’escalade d’une bonne côte, les petits pas rapides dans les descentes, les ponts médiévaux, les « ¡Buen Camino! » jetés au travers des rues, la buée sur les lunettes, le bourdon tour à tour canne, micro, guitare, club de golf ou carabine, les supermercados, les chaussettes trouées, les pipis dans les fougères, les racines qui font trébucher, le casse-croûte assis sur une pierre froide et le cul mouillé, le brossage de dents cadencé par les pas, les joues rouges, le vent, le droit de siffler, chanter, pleurer, rêver sans que rien ni personne ne m’en dérange, la liberté, et j’en ai profité tel un bébé qui serait conscient que cette tétée avalée goulûment et bonne comme un bisou avec un ange, ce serait la dernière avant le sevrage.

72ème étape bis : Santiago-de-Compostela Santiago-de-Compostela

Aujourd’hui, je suis resté à Compostelle. J’avais bien besoin de cela pour me remettre de mes émotions d’hier, peut-être que je vous en reparlerai un jour.

Étrange sensation que de s’arrêter, de retrouver pour un jour une vie de sédentaire. J’ai fait le tour de la ville, et je suis tombé par hasard sur Hedwig. Hedwig, c’est le tout premier pèlerin que j’avais rencontré à Arcy sur Cure. À Charost, il m’avait laissé ses Bounty. Il m’a fallu 2000 kilomètres pour le ratrapper, à l’ultime étape !

À l’hostel de los reyes catholicos, ils nourissent gratuitement les pèlerins : si ça peut motiver certains d’entre vous de prendre la route un jour.

Demain je poursuivrai ma route jusqu’au Cap Finistere. C’est là-bas, tout à l’ouest, que les pèlerins d’autrefois allaient ramasser leurs fameuses coquilles. Puis ils brûlaient un vêtement, symbole de l’abandon de leur ancienne peau et de leur renaissance. Je ferai comme eux, face à l’océan, au bout du monde.

Il me reste donc trois jours de marche avant de prendre une décision qui n’a que deux alternatives : je reviens par quel moyen, à pieds ou motorisé ?

J’en connais qui vont hurler, mais j’ai vraiment envie de revenir à pieds. Alors aidez-moi à trouver 5 arguments valables pour le faire, 5 autres pour ne pas le faire.

3 jours pour décider !

72ème étape : Monte-do-Gozo Santiago-de-Compostela

Aujourd’hui, nous sommes le 6 janvier.

Aujourd’hui, c’est le jour des rois.

Aujourd’hui, mon papi souffle 80 bougies.

Aujourd’hui, c’est fête nationale en Patagonie.

Aujourd’hui, je connais même des Épiphanie dont c’est la fête.

Aujourd’hui, je suis à Santiago.

 

71ème étape : Arzúa Monte-do-Gozo

Aujourd’hui, je ne voulais marcher qu’un peu. Je suis donc parti très tard d’Arzúa mais finalement, sur la route, j’ai changé mes plans.

Demain étant jour de fête, il y a donc de grandes chances que pour l’occasion, à la cathédrale, le botufameiro soit de sortie. Le botufameiro, c’est l’encensoir géant qui se balance tiré par plusieurs hommes et initialement conçu, dit-on, pour masquer l’odeur des pèlerins. C’est sans doute pour la même raison qu’on l’utilise encore.

Je me suis donc dit qu’il serait dommage de rater ça. La messe étant à 10 heures, je pourrai n’y assister que si j’ai moins de 2 heures de marche dimanche, en admettant que je ne pérégrine pas trop longtemps la nuit.

Alors je suis arrivé à la nuit tombante à Monte do Gozo. De là haut, j’ai deviné la ville dans ses premières lueurs mais vite, j’ai détourné le regard, afin qu’elle ne se révèle à moi qu’au tout dernier jour.

70ème étape : Palas-del-Rey Arzúa

Aujourd’hui, j’ai donc imaginé emprunter un cortège royal. Rien à voir avec ce que l’on trouve dans les papiers glacés où sur les tapis rouges se congratulent en smoking et robes de soirée des princes, princesses et starlettes qui se croient sortis de la cuisse de Jupiter, de l’oreille de Gargamelle ou des menstruations de Pippa Midleton…

Non, rien de tout cela. Mon tapis rouge à moi est de terre et de douleur, il connaît la pluie, le soleil et le vent. Et les rois dont j’ai rejoint la caravane viennent d’Orient. Voilà bien longtemps qu’ils sont partis, sans trop savoir pourquoi, simplement attirés par une bonne étoile. Je me plais à imaginer encore qu’ils viennent de trois continents, de France, du Tchad, du Liban. Ces trois rois et moi avons donc quelques petites choses en commun.

Et puis tous ces espagnols, traînant leurs chaussures sur les ultimes kilomètres comme les ouvriers de la dernière heure, je me réconcilie avec eux en les transformant : les uns en gardes du corps, les autres en porteurs, en musiciens, fifres et tambourins. Et les moins gâtés, je les affuble d’une face de chameau, il en faut bien pour ce rôle !

Ainsi va la caravane sur les routes de Galice, chargée de présents, fourbue mais heureuse. Elle se souvient des longs plateaux de Castille, du vent de Navarre, de la neige des Pyrénées, des beaux sentiers d’or et de feu en France, mais aussi, plus loin, du soleil africain, de la boule de manioc partagée dans le sable sahélien, des cèdres du Liban et de son huile d’olive. Le voyage était grand, mais la joie d’arriver l’est peut-être bien plus.

S’avancent les trois rois, et leurs riches cadeaux.
Et moi, et moi, et moi, avec tous mes fardeaux,
Le plus léger de tous c’est bien mon sac à dos.

PS : pour ce billet, 4 mots – ou expressions – me furent imposés, ainsi qu’un exercice de style. Celui qui par hasard les devinerait gagnera une carte postale de Santiago. L’auteur du défi est évidemment hors-jeu 😉