70ème étape : Palas-del-Rey Arzúa

Aujourd’hui, j’ai donc imaginé emprunter un cortège royal. Rien à voir avec ce que l’on trouve dans les papiers glacés où sur les tapis rouges se congratulent en smoking et robes de soirée des princes, princesses et starlettes qui se croient sortis de la cuisse de Jupiter, de l’oreille de Gargamelle ou des menstruations de Pippa Midleton…

Non, rien de tout cela. Mon tapis rouge à moi est de terre et de douleur, il connaît la pluie, le soleil et le vent. Et les rois dont j’ai rejoint la caravane viennent d’Orient. Voilà bien longtemps qu’ils sont partis, sans trop savoir pourquoi, simplement attirés par une bonne étoile. Je me plais à imaginer encore qu’ils viennent de trois continents, de France, du Tchad, du Liban. Ces trois rois et moi avons donc quelques petites choses en commun.

Et puis tous ces espagnols, traînant leurs chaussures sur les ultimes kilomètres comme les ouvriers de la dernière heure, je me réconcilie avec eux en les transformant : les uns en gardes du corps, les autres en porteurs, en musiciens, fifres et tambourins. Et les moins gâtés, je les affuble d’une face de chameau, il en faut bien pour ce rôle !

Ainsi va la caravane sur les routes de Galice, chargée de présents, fourbue mais heureuse. Elle se souvient des longs plateaux de Castille, du vent de Navarre, de la neige des Pyrénées, des beaux sentiers d’or et de feu en France, mais aussi, plus loin, du soleil africain, de la boule de manioc partagée dans le sable sahélien, des cèdres du Liban et de son huile d’olive. Le voyage était grand, mais la joie d’arriver l’est peut-être bien plus.

S’avancent les trois rois, et leurs riches cadeaux.
Et moi, et moi, et moi, avec tous mes fardeaux,
Le plus léger de tous c’est bien mon sac à dos.

PS : pour ce billet, 4 mots – ou expressions – me furent imposés, ainsi qu’un exercice de style. Celui qui par hasard les devinerait gagnera une carte postale de Santiago. L’auteur du défi est évidemment hors-jeu 😉

69ème étape : Portomarín Palas-del-Rey

Aujourd’hui j’ai décidé de m’arrêter à Palas del Rey. J’aurais pu continuer un petit peu plus loin, mais j’ai trouvé que le nom de cette petite localité conviendra parfaitement pour entamer les trois jours qui doivent me conduire à l’Épiphanie. J’aurai ainsi l’impression de marcher avec les mages car je crois que comme eux, je suis la bonne étoile !

Il y a du trafic de crédenciale dans l’air. J’ai vu des gens rentrer dans un bar, y obtenir un coup de tampon, puis repartir en voiture. La compostela a trop de valeur en Espagne. En conséquence je garde précieusement sur moi mes créanciales, j’ai trop peur de me les faire voler.

Difficile de décrire mon état d’esprit, je crois bien que ces derniers jours sont les plus difficiles du voyage. Rien de physique, les jambes vont bien, mais je n’arrive pas à trouver le sommeil. Santiago est au bout du pied ; curieusement j’aurais aimé qu’elle soit plus loin.

68ème étape : Siarra Portomarín

Aujourd’hui j’ai dépassé la borne des 100 kilomètres. Elle est assez modeste, juste un peu plus grande que les autres disposées tous les 500 mètres ! On n’y trouve pas de bar, et c’est bienheureux car ce serait gâcher la nature si belle à cet endroit.

Depuis deux jours c’est bizarre, je suis d’humeur maussade et je n’ai pas très envie de marcher. Je n’essaie plus de discuter avec les autres pèlerins, ils sont d’un autre monde. Ils sont trop nombreux, ils se plaignent de leurs jambes, on dirait qu’ils découvrent la marche. L’horreur, on dirait moi il y a deux mois.

Je suis environ à 90 kilomètres de Santiago. C’est 3 jours en marchant fort, 4 en marchant tranquillement, 5 en traînant la patte. À moins d’un incident, vous avez deviné quel jour j’arriverai !

67ème étape : Triacastela Sarria

Aujourd’hui, j’ai traversé des bois peuplés de grands et vieux chênes, aux troncs tarabiscotés qui dessinaient des visages grotesques ou grimaçants. Sans doute des Ents qui reprenaient après mon passage une discussion commencée il y a quelques centaines d’années…

Ici les bars ont des noms de kilomètres, par exemple le « Km 132 », de la distance qui les sépare de Santiago. Je suis curieux de savoir si le « Km 100 » existe.

Hier j’étais seul à l’albergue, aujourd’hui on est au moins 20. On dirait que ce ne sont que des Espagnols. Comme il suffit de faire 100 kilomètres – une broutille – pour être récompensé de la Compostela, je ne serais pas étonné si tous commençaient leur pèlerinage à Sarria. Leurs semelles semblent bien propres…

66ème étape : O-Cebreiro Triacastela

Aujourd’hui, j’ai continué de marcher dans les magnifiques montagnes de Galice. C’est parfois un peu rude quand les chemins sont en pente, mouillés et caillouteux, mais l’effort en vaut largement la peine.

La Galice et la Castille n’ont de point commun que le vent. Quand les grosses rafales viennent de face, on peut marcher le corps penché en avant comme dans un film de Buster Keaton.

J’ai eu l’odieuse pensée d’imaginer la Galice comme l’enfant inavouée – et inavouable – de la Bretagne et de la Normandie. Elle est dure, rocailleuse et celte comme la première et verte et bovine comme la seconde. Peut-être est-ce la vérité et c’est pourquoi elle se retrouve exilée là-bas, tout au bout de la péninsule hispanique.

J’ai presque oublié que cette nuit il est d’usage de souhaiter une bonne année. Comme je suis seul à l’albergue, je vais compter 5-4-3-2-1-0 aux alentours de 21 heures, je vous embrasserai de façon imaginaire sous un gui imaginaire et je prendrai pour bonne résolution d’aller, un jour, à Santiago.

Bonne année !

65ème étape : Villafranca-del-Bierzo O-Cebreiro

Aujourd’hui j’ai foulé le sol de Galice et j’ai songé à toutes ces régions qui la relient à la Bourgogne. Ça fait tout de même une petite trotte.

Perché tout là-haut, le village d’O-Cebreiro a conservé une belle authenticité. Quelques maisons en pierres sombres résistent au temps et au vent autour d’un repère franciscain qui fait de même.

Le gîte pèlerin fait un peu exception à cela. Si de l’extérieur il s’intègre bien au village, de l’intérieur il ressemble à un hôpital. Le pèlerin est reçu par une hôtesse d’accueil, assise dans un aquarium derrière un ordinateur. Il reçoit des draps en papier puis va s’installer dans un dortoir très hygiénique. L’atmosphère est très ISO-9000, avec des affiches des ministères de la santé et du tourisme.

J’ai un peu peur que les gîtes de Galice soient tous selon ce même standard. Je regrette un peu le lit auprès du poêle à bois.

 

64ème étape : Ponferada Villafranca-del-Bierzo

Aujourd’hui, je suis à moins de 200 kilomètres de Santiago. De plus en plus de bornes, le long du chemin, indiquent la distance de la ville mythique, on se croirait sur une étape du Tour de France. Je ne m’étonnerai pas de voir une flamme rouge au dernier kilomètre. Il semble loin le temps où je photographiais la toute première borne, isolée quelque part en France.

Les albergues sont aussi de plus en plus fréquentées. D’abord parce que Noël est passé, ensuite parce qu’il suffit de marcher 100 kilomètres pour être récompensé de la Compostela, sorte de diplôme délivré à Santiago et particulièrement recherché par les Espagnols.

À l’albergue ce soir il y a donc : deux espagnols, trois sud-africaines, deux allemands, un canadien et moi. Jamais je n’ai connu une telle foule, sauf à Saint Jean Pied-de-Port.