66ème étape : O-Cebreiro Triacastela

Aujourd’hui, j’ai continué de marcher dans les magnifiques montagnes de Galice. C’est parfois un peu rude quand les chemins sont en pente, mouillés et caillouteux, mais l’effort en vaut largement la peine.

La Galice et la Castille n’ont de point commun que le vent. Quand les grosses rafales viennent de face, on peut marcher le corps penché en avant comme dans un film de Buster Keaton.

J’ai eu l’odieuse pensée d’imaginer la Galice comme l’enfant inavouée – et inavouable – de la Bretagne et de la Normandie. Elle est dure, rocailleuse et celte comme la première et verte et bovine comme la seconde. Peut-être est-ce la vérité et c’est pourquoi elle se retrouve exilée là-bas, tout au bout de la péninsule hispanique.

J’ai presque oublié que cette nuit il est d’usage de souhaiter une bonne année. Comme je suis seul à l’albergue, je vais compter 5-4-3-2-1-0 aux alentours de 21 heures, je vous embrasserai de façon imaginaire sous un gui imaginaire et je prendrai pour bonne résolution d’aller, un jour, à Santiago.

Bonne année !

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65ème étape : Villafranca-del-Bierzo O-Cebreiro

Aujourd’hui j’ai foulé le sol de Galice et j’ai songé à toutes ces régions qui la relient à la Bourgogne. Ça fait tout de même une petite trotte.

Perché tout là-haut, le village d’O-Cebreiro a conservé une belle authenticité. Quelques maisons en pierres sombres résistent au temps et au vent autour d’un repère franciscain qui fait de même.

Le gîte pèlerin fait un peu exception à cela. Si de l’extérieur il s’intègre bien au village, de l’intérieur il ressemble à un hôpital. Le pèlerin est reçu par une hôtesse d’accueil, assise dans un aquarium derrière un ordinateur. Il reçoit des draps en papier puis va s’installer dans un dortoir très hygiénique. L’atmosphère est très ISO-9000, avec des affiches des ministères de la santé et du tourisme.

J’ai un peu peur que les gîtes de Galice soient tous selon ce même standard. Je regrette un peu le lit auprès du poêle à bois.

 

64ème étape : Ponferada Villafranca-del-Bierzo

Aujourd’hui, je suis à moins de 200 kilomètres de Santiago. De plus en plus de bornes, le long du chemin, indiquent la distance de la ville mythique, on se croirait sur une étape du Tour de France. Je ne m’étonnerai pas de voir une flamme rouge au dernier kilomètre. Il semble loin le temps où je photographiais la toute première borne, isolée quelque part en France.

Les albergues sont aussi de plus en plus fréquentées. D’abord parce que Noël est passé, ensuite parce qu’il suffit de marcher 100 kilomètres pour être récompensé de la Compostela, sorte de diplôme délivré à Santiago et particulièrement recherché par les Espagnols.

À l’albergue ce soir il y a donc : deux espagnols, trois sud-africaines, deux allemands, un canadien et moi. Jamais je n’ai connu une telle foule, sauf à Saint Jean Pied-de-Port.

63ème étape : Rabanal-del-Camino Ponferrada

Aujourd’hui fut l’étape la plus haute de mon voyage. La Cruz de Ferro est plantée à 1530 mètres. Cette croix est perchée tout en haut d’un grand mât au pied duquel, depuis toujours, les pèlerins déposent des pierres en un grand tas.

Le brouillard était tel que je pouvais à peine distinguer la croix qui le transperçait. C’est à peine une demi-heure plus tard que le soleil l’évapora.

À mes pieds les nuages, comme des draps de soie blanche, glissaient lentement entre les montagnes, grandes dames pudiques qui se découvraient progressivement. Il n’y avait qu’elles, le vent, le ciel, le soleil, et moi.

Quelques kilomètres plus loin je rencontrai un drôle de type qui, de l’unique maison habitable du village abandonné de Manjarin, s’est donné pour rôle de sonner une cloche au passage de chaque pèlerin. Je me réjouis de lui donner une occupation pour la journée.

Je poursuivis ma route dans ce fantastique paysage, précédé de mon ombre qui chaque matin me rappelle : « toujours plus à l’ouest ! » .

L’après-midi fut une longue descente vers Ponferrada, dans un sentier abrupt et caillouteux où à chaque pas la prudence est requise.

 

62ème étape : Astorga Rabanal-del-Camino

Aujourd’hui, l’Espagne a changé : adios mornes plateaux, buenos días monts tous blancs, tous puissants ! Adios maisons de terre, buenos días maisons de pierres ! Adios routes nues, buenos días petits chemins bordés de murets !

Mais toujours, des chats errants poursuivis par des chiens désœuvrés hantent les rues et font trébucher le passant.

Amélie Nothomb décrit la Chine comme un pays peuplé de ventilateurs. Pour l’Espagne, incontestablement, l’élément de décor récurrent est le banc. Chaque rue de chaque ville possède son banc, et parfois même toute une colonie. Dans les villages, on se demande si la capacité d’accueil des bancs ne dépasse pas celle des albergues. L’Espagne, un vrai paradis pour les clochards.

Le banc espagnol est assez souvent placé à l’ombre d’un arbre ou d’une maison. Cela est sans doute fort judicieux dans la canicule d’été, mais lamentable dans les rudes mois d’hiver. Car en Espagne, aucun banc n’est abrité : il n’y a pas d’abribus, que des bancs-bus.

Imaginez alors le pauvre pèlerin de décembre fatigué de sa marche, contemplant un troupeau de bancs mouillés et à la merci d’un vent glacé, c’est cruel. Autant peindre des montagnes de frites en trompe-l’œil sur les murs de l’ambassade de Belgique.

À Rabanal le soir, je fis un petit tour dans le village éclairé par les lampadaires. En m’approchant de la toute petite église décrépie, j’entendis des chants grégoriens. Je m’étonnai qu’on laissât tard le soir l’ambiance sonore que l’on entend parfois dans ces lieux touristiques, surtout que celui-ci était plutôt isolé.

Il ne s’agissait pas d’un disque. Il n’y avait, en ce tout petit endroit, que trois moines qui chantaient les vêpres. À la fin, l’un deux s’approcha de moi, étendit son long bras maigre au dessus de ma tête, et prononça la bénédiction des pèlerins.

Sans un mot de plus, ils s’éclipsèrent tous les trois dans un chuchotement de bures. L’apparition était terminée. Je m’en retournai sous les lampadaires.

61ème étape : San-Martin-del-Camino Astorga

Aujourd’hui, je vous demande de bien vouloir m’excuser du retard dans les mises à jour de ce blog. Trouver des points d’accès à l’Internet sur le Camino est difficile à l’approche de Noël.

Enfin ! Je quitte le long plateau de Castille et enfin ! les montagnes surgissent à l’horizon !

Les gens surgissent de leurs maisons un peu fatigués, ce jour de la Sagrada Familia. Ils me jettent au passage des « Feliz Navidad ! » très joyeux ; j’ai rapidement compris qu’il faut y répondre « Equalmente ! » .

Ce soir je me fais plaisir. Il y a une belle cuisine à l’albergue et j’ai acheté un gros poulet.

60ème étape : León San-Martin-del-Camino

Aujourd’hui, beaucoup de pèlerins ont décidé de rester à León. J’ai hésité et finalement j’ai choisi de marcher un peu. Rester à León, pourquoi faire ?

Tout le monde était bien fatigué, ce matin. Le réveillon a duré dans la nuit. Je suis donc parti tardivement, les yeux encore bien tirés, pour une petite journée de marche. Ce n’était qu’une longue traversée de la zone urbaine de León, désertée ce 25 décembre. J’ai surtout causé aux nombreux chats errants. Les chats ont le mérite de peupler l’Espagne.

Je me suis trouvé seul à l’albergue de San-Martin, grande comme un hall de gare avec ses 200 lits et son unique poêle à bois. Installé sur le lit voisin, la réserve de bois à portée de main, je n’aurai pas besoin de me lever cette nuit pour charger le feu. À mon avis, un froid d’outre-tombe ne me réveillera pas.